Articles et chroniques

Témoignage du formateur que je "suis"… (2012)

Deux faiblesses qui s’appuient l’une sur l’autre produiront, ensemble, une force.

Qu’est-ce qui vous a amené à vous orienter vers la relation d’aide ?

Ayant moi-même éprouvé à un moment de ma vie des difficultés qui me paraissaient insurmontables sur le moment, je sais l’importance de pouvoir trouver chez un tiers une aide ou parfois une simple écoute qui, bien souvent, permettront à prendre du champ par rapport à la difficulté que l’on vit. Et c’est déjà beaucoup, car c’est à partir de cette distanciation que la personne pourra recontacter un espace de liberté heureux à l’intérieur d’elle-même.

J’ai mis en place cette année des ateliers pour apprendre et expérimenter l’écoute centrée sur la personne (en m’appuyant sur l’écoute expérientielle que permet le Focusing de E. Gendlin. Cette manière de proposer une écoute à partir du "sens corporel" m’apparaît de plus en plus comme un chemin fiable de réconciliation profonde avec soi-même et son histoire). Dans ces ateliers, il s’agit d’écouter au plus près de cette frontière-contact entre soi et l’autre dans un respect authentique de ce que vit l’écouté dans son intériorité (son monde à lui). Je me sens plein de gratitude envers les personnes qui ont cheminées chacune à leur manière et qui ont apporté leurs richesses humaines à cette expérience. Egalement plein de gratitude par toutes les surprises, les mises en lumière, les capacités étonnantes qui ont fleuries au cours de ces ateliers faits de simplicité et de respect mutuel. Pour moi, l’écoute est sans doute ce dont nous avons le plus besoin pour pouvoir nous restaurer, nous reconstruire intérieurement par petites touches et retrouver une clarté nouvelle dans nos perceptions intérieures de la réalité.

Ceci dit, je souhaite évoquer au passage les crises de l’existence. J’ai connu comme tout un chacun quelques crises majeures dans ma vie (qui n’est pas achevée !). J’ai pu identifier dans mon fonctionnement et lorsque je suis confronté aux zones conflictuelles de ma personnalité, une tendance à m’enfermer dans une perception négative de moi-même au point d’entretenir une dynamique de victimisation et de découragement. Tendance que je relie au fait d’avoir souffert, durant mon enfance, des situations de non-dits vécues dans ma scolarité mais aussi au sein de ma famille. Aujourd’hui encore je perçois avec une grande acuité les non-dits relationnels, c’est à dire ces « dits » qu’on n’ose pas exprimer (poids des codes sociaux et de la censure interne) et qui se disent malgré tout en expressions non-verbales ou infra-verbales. Les non-dits produisent des décalages, une espèce de brouillage dans nos perceptions internes. Cela peut être très pernicieux psychologiquement, voire destructeur quand la personne ne peut plus organiser son monde intérieur en raison de la non-fiabilité des informations qui lui proviennent d’un environnement relationnel ou social censé être soutenant ou sécurisant.

Je crois qu’au fond je tente de proposer aux personnes que j’accompagne ce que je n’ai pas (su ?) trouver dans les relations qui ont irriguées mon enfance et mon adolescence : une écoute non-jugeante, une confiance dans les capacités de la personne à trouver de nouveaux chemins intérieurs pour traverser et surmonter les difficultés du moment, des repères communicationnels et relationnels pour mieux respecter la beauté et la vitalité de la vie qui irriguent nos relations. Cette attention à la manière dont nous contribuons à la "vivance" de nos relations est essentielle pour ne pas blesser la vie qui y circule.

Un des repères relationnels, pour moi capital, peut s’exprimer ainsi : ne pas confondre la personne avec son comportement (décalé, agressant, transgressant ou simplement gênant) et surtout ne pas enfermer définitivement la personne dans l’image négative qu’on a d’elle. J’y suis particulièrement vigilant pour ces deux raisons :

- D’une part pour avoir souffert moi-même d’être enfermé dans des images négatives et fantasmées concernant ma personne, mais aussi en ayant fait souffrir des personnes par des étiquetages définitifs et dévalorisants.

- Et d’autre part, parce que dès lors qu’une personne se sent accueillie avec bienveillance dans l’entièreté de sa personne, c’est une formidable bouffée d’oxygène que vous lui insufflez, c’est un horizon nouveau qui s’ouvre devant elle. J’en ai fait l’expérience à un moment de ma vie, je me suis senti pousser des ailes après avoir été rejoint intimement dans une écoute ouverte et non-jugeante. Je crois que cette expérience a laissé des traces profondes qui ont confirmé mon choix d’accompagner des personnes en difficulté.

Il y a une douzaine d’années, j’ai eu l’occasion d’accompagner des jeunes « délinquants » (Association L’Oustal à Toulouse). Je mets entre guillemets délinquants, car dans la relation que j’avais avec ces jeunes, enfermer la personne dans son ou ses délits n’aurait pas permis d’ouvrir un chemin de possibles et d’évolution. Je retire de cette expérience cette conviction qu’un regard ouvert et non-jugeant stimule la confiance en soi et peut permettre la restauration de l’image de soi et également nourrir le sentiment d’appartenance à la famille humaine.

Avez-vous déjà pensé à changer de profession ?

Oui, hier encore ! Car je connais épisodiquement des périodes de découragement. Découragement face à des dévalorisations ou disqualifications très toxiques déposées sur ma personne durant ces dix dernières années. J’ai ainsi appris d’expérience qu’un formateur en relations humaines est parfois exposé aux projections négatives des personnes qu’il accompagne ou forme (parfois même par un confrère pour d’autres raisons et enjeux). Je me souviens d’une remarque que m’a faite Jacques Salomé en 2009 lors de son passage à Vannes : « Si vous êtes l’objet de médisance c’est que vous commencez probablement à être connu ». Il m’expliquait qu’une personne connue devient une surface de projection qui attire à elle le meilleur (témoignages positifs de reconnaissance, de gratitude ou d’admiration, parfois exagérée) comme le pire (haine, accusations fantasmées...).

Il m’est arrivé 3 fois d’être ainsi exposé à des disqualifications très toxiques et je dois dire que j’ai dû puiser dans une source de confiance simple et bienveillante en moi-même vers moi-même pour ne pas m’identifier à des jugements malveillants et rester entier, ai-je envie de dire ! J’ai vécu cela comme un combat intérieur entre les forces obscures et positives de ma personnalité. Je ne voudrais pas en tirer une règle générale, mais il me semble qu’il est aisé de se laisser entraîner vers sa face obscure. Ce qui laisserait supposer que les bases de notre personnalité (jusqu’à quelle profondeur ?) sont plutôt à tendance pathogène. Notre liberté se joue dans un combat, un travail intérieur pour aller vers plus d’ouverture, plus de lumière. Connaissez-vous cette petite histoire ?

Un vieil Indien expliquait à son petit-fils que dans chaque être humain il y a deux loups qui se font une guerre sans merci. Un loup représente la colère, la jalousie, l’orgueil, la peur et la honte ; l’autre est la douceur, la bienveillance, la gratitude, l’espoir, le sourire et l’amour.
Inquiet, le petit garçon demande : « Quel loup est le plus fort, grand-père ? »
Et le vieil Indien lui répond : « Celui à qui tu donnes à manger. »


J’ai sans doute la chance de pouvoir accéder (même si ce n’est pas toujours le cas, je dois bien l’avouer) dans les périodes de crise à cette source intérieure de bienveillance et de tolérance pour, aussi, ne pas enfermer l’accusateur dans une image négative définitive. Mes amis chrétiens appellent cela espérer en son prochain ; il y a cette expression d’Ignace de Loyola : « sauver la proposition de l’autre », cette attitude active me semble essentielle pour permettre à la vie et à l’amour de s’agrandir et de circuler ! Cependant, à y bien réfléchir, c’est sans doute d’abord en soi-même qu’il nous incombe d’espérer car ce que nous voyons de dérangeant chez l’autre est bien souvent le reflet d’une incapacité à nous ouvrir vraiment à la différence. Oui, la relation à l’autre nous met vraiment au travail !

Que pensez-vous du pardon ?

Je crois que le pardon, tel que j’ai pu le vivre à certaines occasions, est un lâcher-prise sur l’offense qui s’opère dans deux directions : vers celui qui vous « a fait » mal et vers soi-même dans cette capacité à libérer en soi-même une force d’amour réparatrice. A ce titre j’adhère entièrement à cette conviction de frère Roger, de Taizé, « vivre du pardon donne de traverser les situations endurcies, toute comme au premier printemps l’eau du ruisseau se fraie un passage à travers une terre encore gelée ». J’ajouterai que le pardon n’efface pas la blessure ou la violence que vous avez reçue. Le pardon n’est pas un déni de la réalité ou du mal commis mais bien une ouverture intérieure qui est le contraire du repliement sur soi-même (autour de ce qui est blessé). Cette ouverture du cœur pourra sans doute faciliter, dans un deuxième temps, une démarche relationnelle vers celui qui vous a fait violence pour, par exemple, lui remettre, lui restituer symboliquement sa violence (proposition de la méthode ESPERE que préconise Jacques Salomé), ou lui témoigner comment nous avons vécu la violence reçue. Cette démarche vise à se responsabiliser soi-même et à se respecter (pour prendre soin de nos blessures et de nous-mêmes) et également à mettre l’autre face à la violence dont il est l’auteur, ce qui est aussi une forme de respect.

Me vient à l’esprit cette parole millénaire de l’Ancien Testament « Honore ton père et ta mère afin que tes jours se prolongent dans le pays que Dieu te donne ». En Hébreu honorer se dit « Kavod », qui signifie : donner du poids, de la valeur (à nos aînés). On peut aussi comprendre ce mot dans le sens de ‘alourdir’. Dans cette acception, honorer nos aînés serait aussi les alourdir, c’est-à-dire être capable de leur remettre ce qui leur appartient : dettes (dettes transgénérationnelles, secrets de famille que nous ne souhaitons plus porter), mais aussi, plus généralement, tout ce que nous ne désirons plus porter à leur place, car il y a toujours le risque d’oublier de vivre sa propre vie en se chargeant de loyautés invisibles ou de missions impossibles (réparer les blessures de nos aînés en sacrifiant sa vie, par exemple). Honorer ses parents, ses aînés, reviendra à nous situer vis-à-vis d’eux à notre juste place tout en reconnaissant tout le bon qui nous vient d’eux.

Ces "médisances" dont vous avez été l’objet étaient-elles vraiment sans fondement ?

J’ai fait l’expérience à travers des accusations qui auraient dues rester en vases clos mais qui me sont parvenus par des ricochets inattendus, que certains de mes actes et leurs conséquences m’avaient suivis d’une drôle de manière. Je peux regarder cela en face en reconnaissant que j’ai bien été l’auteur d’actes et de paroles qui ont pu être perçus négativement. Devons-nous être comptable de la manière dont l’autre reçoit vos propos, les transforme, les propage à bon ou mauvais escient ?

Restant lucide sur moi-même, il est certain, et je peux tout à fait l’accepter, d’avoir été maladroit et d’avoir pu blesser ou heurter malgré moi des sensibilités dans des moments de ma vie où je n’étais pas centré et où j’étais pris dans une spirale d’auto-sabotage.

Comme j’en témoignais plus haut, j’ai, dans mon enfance, beaucoup souffert des non-dits, des perceptions négatives fantasmées, des étiquetages enfermants. Je ne pense pas faire exception en disant cela ! Toutes ces pratiques anti-relationnelles nourrissent la rumeur et peuvent dans certains cas conduire à une forme de lynchage moral pour ternir la réputation d’une personne. C’est d’autant plus pernicieux que les personnes qui s’inscrivent dans ces pratiques anti-relationnelles sont parfois mues en leur for intérieur par les meilleures et les plus louables intentions du monde !

Adolescent j’ai subi dans le désarroi le plus complet une forme de lynchage moral vécu comme une véritable injustice. Je pense notamment à cette professeur de français qui, en raison d’une perception négative qu’elle avait de l’élève que j’étais (elle était persuadée que mes rédactions que je réalisais à la maison étaient écrites par ma grande soeur), n’a eu de cesse durant une année de déposer sur moi des dévalorisations et disqualifications devant tous mes camarades de classe : elle me traitait de tricheur, de menteur et, cerise sur le gâteau, elle m’octroyait un zéro pointé à toutes mes rédactions en précisant « devoir excellent, 18/20, mais vous ne l’avez certes pas fait seul : 0/20 ». Je vous passe les détails de la sophistication de ce harcèlement. Je me sentais dans une telle impasse et dans un désespoir si profond qu’envisager le suicide devenait une solution possible pour échapper à l’insupportable.

Dans un autre registre, j‘ai eu un engouement très fort il y a 25 ans pour l’astrologie, ce qui m’a amené à approfondir cette discipline ou science carrefour et, ce faisant, à m’intéresser aux sciences humaines et physiques. Je dois à l’astrologie mon ouverture à la psychologie humaniste en 1988 (Carl Rogers notamment) mais aussi à la psychologie du développement (Piaget, Wallon, Spitz). Je reste convaincu que l’astrologie est pertinente comme outil de connaissance et d’analyse des interactions interpersonnelles. Françoise Dolto en avait une opinion positive. Cette femme très libre qui force mon admiration s’y était intéressée et comprenait l’astrologie comme « un code supralinguistique » et comme un moyen de « sortir du champ de l’être humain lui-même pour étudier ces courants énergétiques qui passent des uns aux autres ». Elle trouvait intéressant de pouvoir « comparer le thème de l’enfant avec les thèmes des parents et grands-parents [1] ».

Pourquoi évoquer ici l’astrologie, tout simplement pour dire que la mauvaise image dont est affublée cette discipline nourrit des fantasmes de toute sorte et décrédibilise bien souvent ceux qui la pratique ou s’y intéresse de manière sérieuse (surtout en France [2]). Sans exagération, cela m’a valu d’être l’objet de critiques virulentes, d’étiquetage malveillant, de tirs de barrage, de méfiance ou gêne demi-avouées de la part de certains membres d’institutions et de certains de mes confrères en qui j’avais toute confiance. Assumant mes choix et mes centres d’intérêt intellectuel, je fais face aux non-dits, aux embûches et tentatives de décrédibilisation (parfois réussies) dont je suis encore l’objet aujourd’hui. Je les assume tout en les déplorant, bien évidemment, car ils traduisent de mon point de vue une méconnaissance, une forme d’intolérance ou d’aveuglement culturels.

A la question : ces accusations étaient-t-elles vraiment sans fondement ? Il y a des effets sans commune mesure avec les causes qui les ont produits ! La peur est, à mon sens, le principal agent des amplifications déformantes de la réalité !

Ne craignez-vous pas que ce témoignage surprenne, voire inquiète (vous faites part de vos vulnérabilités, de vos limites par exemple) vos lecteurs, vos stagiaires ou les personnes que vous accompagnez ?

C’est un risque effectivement, mais je crois être parvenu à une maturité suffisante (j’ai 49 ans) pour penser que les vulnérabilités sont aussi des forces lorsqu’elles sont acceptées. Elles font partie de la construction d’une personne. J’aime bien cette parole attribuée à Léonard de Vinci, ce grand artiste et fin connaisseur de la nature : « Deux faiblesses qui s’appuient l’une sur l’autre produiront, ensemble, une force ».

Patrick Le Guen, 27 Mai 2012

Notes

[1] Entretien avec François Dolto, in L’Astrologue n°22 - 1973, Editions Traditionnelles

[2] Je connais des confrères psychothérapeutes en Belgique et en Suisse qui utilisent l’astrologie dans leur pratique sans que cela vienne remettre en question leur crédibilité.

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